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  • Paradis à donner contre bons soins

    Vous êtes à 9'000 kilomètres du Japon, 8'000 du Chili et 7’000 de l’Australie. Vous êtes en Polynésie française, sur l’île la plus australe de l’archipel des Marquises, la plus jeune (1,3 millions d’années) et la première à avoir été « découverte » par les Espagnols. Vous êtes à Fatu Hiva.

    FatuIva_BaieDesVierges_Panorama_20061111.jpg

    Dépourvue de piste d’atterrissage, c’est par la mer que vous y accédez. Trois bonnes heures avec un moteur 200 chevaux. Vous apercevez enfin la Baie des Vierges, le plus beau mouillage du monde, selon les globe-trotters de plaisance. Entre deux défilés vertigineux de falaises volcaniques, une baie surplombée de gigantesques pitons de basalte. Ces pitons lui ont donné son nom. Les Espagnols avait opté pour la « Baie des Verges ». Les missionnaires ont rectifié. Baie des Vierges.

    Autre drôlerie onomastique : un trou dans les hautes falaises qui surplombent ladite baie avait reçu de ces mêmes Espagnols le doux nom de… « Puta ». Et les Marquisiens de le rebaptiser « Te Vahine Naho ». La Passe du Désir.

    L’île de Fatu Hiva compte deux villages, Hanavave et Omoa, 600 habitants chacun, reliés par une mauvaise piste que plus personne n’emprunte, préférant la voie des mers.

    Si parfois « le temps s’immobilise aux Marquises », comme le chantait le poète, il peut aussi s’emballer. Aussi, il y a un demi siècle, vous auriez trouvé ici un troisième village nommé Ouia.

    Pour vous y rendre, vous chargez votre sac d’un pamplemousse cueilli au bord de la piste, tombez sur un panneau Attention piège à chat (une association française lutte pour la sauvegarde du Monarque de Fatu Hiva, un oiseau endémique dont il ne reste que 50 individus), empruntez un sentier laissé à l’abandon qui traverse une forêt d’une densité inouïe, bambous, pandanus, mousses, lianes, fougères, passez un col, des contreforts déchiquetés, traversez une vallée encaissée, une gorge sombre, un versant abrupt - beautés mélancoliques – et  entrez soudain dans un Pays de Cocagne, la vallée d’Ouia.

    Arrivé sur la plage, vous avez tout : eau douce, noix de coco, oranges, bananes, pastèques, mangues, arbres à pain, poissons, fruits de mer, chèvres et cochons sauvages. Vous avez tout et c’est gratuit.

    Vous apercevez encore les fondements de pierre des maisons du village fantôme d’Ouia. Tout est recouvert de végétation. Le dernier habitant est mort en 1968. Depuis, plus rien, sinon la visite épisodique de chasseurs ou de coprahculteurs. La nature a repris ses droits. Et c’est navrant. Car règne encore ici une impression de vie.

    Adeptes du retour à la nature qui rêvez de communautés autarciques et d’écovillages, une terre vous attend ! Sûr que l’île vous accueillera, si en échange, vous vous engagez à défricher un peu la vallée. Paradis à donner contre bons soins, contactez la mairie de Fatu Hiva au 00.689/92.80.23...

  • « Ils regardent la mort comme tu parles d’un fruit »

    La première chose que j’ai faite en arrivant aux Marquises, c’est d’aller voir la tombe de Jacques Brel. Il y avait mieux à faire.

    jacques-brel-derniere-ligne-droite-aux-marquises_69173987_1.jpgChapeau de paille, chemise et pantalons blancs. Stylo glissé sous le bracelet de sa montre. Brel ne fume plus depuis deux ans, il a pris un peu de ventre.

    Les enfants lui crient «jakbrel !», en un mot. Il leur répond «bande de petits salopiauds !». Direction le magasin Gauguin pour aller boire une bière. A son bras, Maddly, sa «Doudou», une Guadeloupéenne rencontrée lors du tournage de L’Aventure, c’est l’Aventure. Elle a 33 ans. Lui 47.

    «Je vis sur une île perdue, belle à crever, mais rude et austère.» Il n’a pas le téléphone et l’électricité est coupée le soir. «Il n’y a pas la télévision, alors on lit beaucoup, on parle beaucoup, on rit beaucoup, puisqu’on est obligé de faire soi-même ce que quelqu’un, un jour, pourrait faire à la télévision pour vous.»

    Brel revalide sa licence de pilote, achète d’occasion un Twin Bonanza et transporte le courrier, se charge des évacuations sanitaires. Un jour, à bord de son Land Cruiser vert foncé, il lance à Sœur Elisabeth : «venez ma sœur, on va s’envoyer en l’air !».

    Un autre jour, il s’adresse à Maddly : «veux-tu que je refasse un disque ? Ne réponds pas tout de suite. Réfléchis bien. Je ne suis pas drôle quand je travaille. Tu n’as jamais vu ton vieux travailler, je suis infernal». Elle dit oui, alors il compose Les Marquises, le disque le plus vendu de toute l’histoire phonographique, un album qu’il ne chantera en public qu’une seule fois, et devant une seule personne : une jeune Marquisienne aveugle nommée Henriette.

    Brel achète un orgue électronique, une chaine hi-fi, de la musique classique, et puis Trenet, Nougaro et Brassens. Il est abonné au Canard enchaîné et commande à Papeete les œuvres complètes de Shakespeare. Changer la mort de Léon Schwartzenberg sera son ultime lecture…

    Aujourd’hui, je suis devant sa tombe. Et ne ressens pas grand-chose.

    Sur le chemin qui redescend au village, aucune trace de sa maison. Détruite, puis reconstruite en plus moderne, elle est louée à des Tahitiens.

    Ici, on n’aime pas la musique de Brel ; on ne peut pas danser dessus. Ici, on n’entend ses chansons qu’à l’Espace Brel, une sorte de musée, un hangar qui abrite son avion restauré.

    C’est qu’aux Marquises, on n’a pas le culte de la relique. On vit. On ne regrette pas.

    Imaginez Brel aujourd’hui ! Il aurait 84 ans…

    C’est clair, les Marquises sont plus qu’un cimetière. Mieux vaut alors leur consacrer mes journées, et me souvenir en secret d’un Belge excessivement vivant :

    «La bêtise, c’est un type qui vit et se dit : je vis, je vais bien, ça me suffit. Il ne se botte pas le cul tous les matins en se disant : ce n’est pas assez, tu ne sais pas assez de choses, tu ne fais pas assez de choses. C’est de la paresse, une espèce de graisse autour du cœur et du cerveau.»