Devant le panneau rouge et blanc, à l’entrée du village, je fais un selfie. CHASSELAS. Ce lieu a donné son nom au cépage. Comme l’ont fait Gamay et Chardonnay, ces autres villages bourguignons (non, Bussy-Chardonney n’y est pour rien).
On ne voit d’abord qu’un amphithéâtre de vignes surmonté de forêts. Puis apparaissent, en son centre, le clocher d’une église romane, les tours rondes d’un château et les toits de tuiles de maisons en pierre. On comprend pourquoi Chasselas est classé Site Patrimonial Remarquable.
Remarquable, le village l’était encore en 1930, avec ses 600 habitants, ses sept bistrots et ses carrières de grès qui fournissaient en pavés la ville de Lyon. Aujourd’hui, il ne reste que 175 habitants – beaucoup de retraités, de pendulaires – et le dernier café, Le Gargantua, a fermé il y a vingt ans. Les ruelles sont désertes.
Les seuls mots interceptés sont ceux d’un obélisque érigé peu après la Première guerre. AUX ENFANTS DE CHASSELAS MORTS POUR LA PATRIE. Allez savoir pourquoi, me revient un slogan : Buvez un canon, sauvez un vigneron !
L’église romane s’appelle Notre Dame des vignes, mais aussi Chapelle aux loups ; des têtes de canidés ornent les angles du clocher. L’emblème du village est un loup noir qui tire la langue. Et les habitants sont des Chasseloutis. Vous le saviez ? Notre cépage signifie «chasse-loup». Et si cela expliquait pourquoi nos éleveurs apprécient tant le chasselas ?
Zut, la porte de l’église est close. Il faudrait déranger le voisin, le responsable des clefs, le mari de la maire. Il s’appelle Youssef et est musulman (cette information me met en joie).
Cette maire, brillamment réélue en mars (il faut dire que sa liste, «Chasselas, une histoire à préserver, un avenir à oser», était seule en lice), a visité l’an dernier le Château d’Aigle ; les deux communes ont scellé un pacte d'amitié.
Chasselas abrite également un magnifique château, fermé au public depuis un an. En 2015, son propriétaire avait planté du chasselas sur deux parcelles. Hélas, le bâtiment a été racheté par le groupe hôtelier Millésime, qui est en phase de liquidation. Le domaine viticole est désormais exploité par un grand négociant bourguignon, qui – honte à lui – a tenté de vendre ces parcelles, en vain : personne n’en a voulu.
L’une est à l’abandon. L’autre, c’est un vigneron du cru qui me la montre. Il ignore malheureusement qui l’exploite aujourd’hui : je ne dégusterai pas encore cette fois de chasselas de Chasselas.