Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Textes chroniques

  • Travailler de ses mains

    Cela se passe en soirée dans une librairie de Morges. Deux artisanes décrivent leur métier ; l’auditoire est captivé.

    La courtepointière (quel joli mot) dit qu’il n’y a plus qu’une seule place d’apprentissage dans tout le canton, que l’entreprise qui l’employait a peiné à trouver une remplaçante lors de son départ à la retraite.

    23.jpgLa tatoueuse décrit le problème inverse ; il y a tant de « tatooshops »  autoproclamés qu’il est difficile de conserver sa clientèle, malgré trente années d’expérience (elle était l’une des premières tatoueuses de Suisse).

    Les deux femmes ont des dégaines aux antipodes ; elles ont en commun le besoin de se servir de leurs mains (même pour parler), d’en avoir fait leur métier. Elles se racontent, s’ouvrent, et ça fait du bien.

    Car depuis trois siècles, l’humanité n’a d’yeux que pour les nobles quêtes de l’esprit : la mémoire, le lexique, la vitesse de raisonnement, le pouvoir d’abstraction. On méprise le travail manuel. On préfère rester assis, les yeux rivés à l’écran, les mains sur le clavier (comme moi en vous écrivant cela).

    L’artisanat est devenu la basse besogne de celles et ceux qui étaient distraits à l’école, nuls en grammaire, trop lents en calcul, juste bons à se servir de leurs pauvres mains.

    Quelle absurdité !

    Dès la naissance, on a appris à réfléchir en observant, en touchant, en manipulant. Tous les enfants ont connu cette effervescence artisane, cette ferveur créatrice : coloriages, découpages, bricolages.

    J’y crois dur comme fer : celles et ceux qui travaillent avec leur corps sont plus à même de penser le monde. Il y a une correspondance entre l’intelligence et la manière dont on se sert de ses mains. Quand la tête travaille toute seule, il y a de sérieux risques de dissociation, d’évaporation. On perd pied, on s’en remet aux microprocesseurs, aux moteurs de recherche, à l’intelligence artificielle…

    Alors, ces prochaines semaines, dans les marchés de Noël et les boutiques, réservez bon accueil à celles et ceux qui savent encore fabriquer de leurs mains des objets uniques, à partir de matériaux nobles, avec de drôles d’outils qui ont de jolis noms.

    Ou mieux, poussez la porte de leur atelier ; profitez de ces établis en désordre, ces odeurs de cuir, de bois, de papier, de pierre, de tissu, de verre, ces matières que l’on a aussitôt envie de caresser, de travailler…

    20221115 ARTISANES_COURTEPOINTIERE_00336.JPGLa courtepointière et la tatoueuse ont maintenant un verre de vin à la main. Elles parlent de leurs valeurs profondes, se remémorent ce moment de leur vie où elles ont choisi de faire quelque chose qui ait un sens. Un travail qui fait grandir. Le contraire de l’aliénation.

    Photos de Vincent Guignet

  • Vert-de-gris de rage !

    Tournée générale à Berne : 4 milliards de plus pour l’armée ! Et comment combler cette perte ? Avec du social, des budgets cantonaux et de l’aide au développement, pardi !

    Miraculeux : il n’y a soudain plus de finances moroses à la Confédération. Il a suffi du claquement de doigts de quelques parlementaires paranoïaques. De la droite au centre, on s’est mis au garde-à-vous, on a mis la gauche au pas, et le peuple devant le fait accompli : « Non, pas besoin de voter sur cette broutille, pensez, une rallonge d’à peine 4 MILLIARDS. »

    114dh7-27439431.jpg

    Vous l’aurez compris, c’est une excellente nouvelle pour les actionnaires de nos usines militaro-industrielles. Par contre, pour la paix…

    Maintenir la paix, ce n’est pas préparer la guerre (surtout pas en Suisse). C’est essayer de la prévenir, la désamorcer. Voilà justement l’une des missions de l’aide au développement : un domaine où l’on prévoit de ponctionner 2 milliards, oui, pour acheter des armes.

    Maintenir la paix, c’est anticiper les prochaines guerres, investir dans l’ONU, le CICR, l’OSCE, la CPI, etc., se donner les moyens d’une politique étrangère cohérente, une coopération internationale généreuse, une politique économique responsable.

    Maintenir la paix, c’est former, enseigner, ouvrir les esprits, éviter la radicalisation ; c’est aussi faire de la recherche en cybersécurité, en lutte contre la désinformation, en pandémies, en dérèglement climatique.

    Vous le savez : Poutine doit franchir quatre ou cinq frontières pour frapper à nos portes. Et s’il parvient à écraser l’OTAN et les armées européenne, je ne vois pas ce que feraient nos sympathiques milices de… cohésion nationale.

    Maintenant, si nos militaires professionnels ont vraiment envie de faire la guerre, qu’ils quittent leurs logiciels de simulation, leur Mercedes de service ; qu’ils se proposent comme volontaires en Ukraine et prennent avec eux tous leur matériel RUAG !

    J’ai mis 40 ans à comprendre que la neutralité suisse n’était pas de la lâcheté, de la faiblesse, de l’opportunisme. Ce n’est pas faire des affaires avec Poutine pendant 20 ans, puis geler soudain ses avoirs et se réarmer dans son coin. C’est le courage de s’engager « autrement », au service du droit international ; c’est anticiper les conflit et les désamorcer, diplomatiquement, dans l’ombre, par négociation. Ainsi seulement, notre pays sera reconnu comme interlocuteur crédible pour la promotion de la paix.

    Et merde pour vos 4 milliards.

  • Ce Rhône qui devrait nous réunir

    C’était le «projet du siècle», 162 kilomètres de travaux, 4 milliards de budget, «un exemple au niveau européen»… Le rêve a pris l’eau.

    IMG_2352 copie.jpgCe fleuve est à notre image. Il est tout à la fois montagnes, suissitude, mer, Antiquité commune. Il fait du Léman, cette gouille coincée entre les Alpes et le Jura, une plateforme d’ouverture sur le monde. Il est le trait d’union entre la Suisse et la France, mais aussi entre le Valais et Vaud. On se baigne dans la même eau. On est ensemble, solidaire.

    Un projet a ainsi patiemment mûri pour fédérer nos destins: la 3ème correction du Rhône. Hélas, on apprend que le Conseil d’État valaisan ne marche plus dans la combine, qu’il préfère corriger «sa» correction, qu’il abandonne les Vaudois.

    Pour quels motifs veut-on brusquement anéantir le fruit de vingt années d’études, négliger des conclusions validées à chaque étape par les deux cantons, l’avis d’une trentaine de bureaux et de douze experts externes? Comment une seule analyse, exhibée subitement début 2024 – et venant d’un bureau spécialisé dans le développement… immobilier – a pu briser l’élan?

    On parle de coûts non maîtrisés, de surévaluation des risques de crues. On s’empresse d’opposer agriculteurs, qui refuseraient de céder des terres, et militants écologistes, cherchant à «renaturer» à tout prix.

    Et s’il y avait une autre raison? Une cause sommeillant sous la terre, tout près du Rhône? Quelque chose qu’il vaudrait ne mieux pas révéler?

    Quand on a commencé les travaux, dans la région de Viège, une substance cancérigène (de la benzidine) s’est retrouvée dans le fleuve. On était proche de la décharge de Gamsenried, là où Lonza a enterré ses déchets chimique entre 1918 et 1978. Depuis dix ans, des analyses mettaient pourtant en garde les autorités, mais on a préféré se taire, et faire taire ceux qui souhaitaient parler, pour ne pas avoir à assumer des travaux d’assainissement coûteux et chronophage.

    Près de Sierre, même problème, à l’ancienne décharge d’Alusuisse : des travaux ont également provoqué le lessivage de fluor, de cyanure.

    Ce scénario allait se répéter à proximité des décharges non assainies de Chippis, de Martigny, de Collonges, de Monthey, de…

    Amies et amis valaisans, votre Rhône, c’est aussi le nôtre. On n’est pas seulement voisins, on est riverains. Merci donc de nous dire la vérité. De nettoyer ces rives, au frais des industriels responsables. Et s’il le faut, d’assainir aussi… vos autorités ? Car lors de la prochaine catastrophe, la pollution ne s’arrêtera pas – contrairement à la 3ème correction –au goulet de Saint-Maurice.

    (Journal de Morges, 14.6.24)

  • Le coffre-fort de Denens

    Percer l’asphalte pour y dissimuler du vin. Déprédation ? Déraison ? Non. Juste une curieuse tradition qui a lieu ce mois d'avril.

    Denens.pngJ’avais entendu parler de caisses de Servagnin plongées dans le lac, et connaissais les vins conviviaux des Caves ouvertes, les vins nomades du Train du Vigneron, les vins musicaux des soirées Winify.

    J’ignorais une tradition née il y a trente ans à Denens. Lors du remplacement d’une borne hydrante, près de la fontaine de la rue de la Jalousie, on a découvert une galerie creusée dans la molasse, à six mètres de profondeur.

    Des gens raisonnables auraient aussitôt prévenu le risque d’effondrement. Des gens instruits auraient conjecturé sur l’utilité de cette cavité (captage d’eau pour alimenter le château?). Seulement voilà, cette communauté compte une grande quantité de farfelus (des Gränicher, des Sauty, des Hugi, tant d’autres), et ces gens-là se sont simplement dit : c’est incroyable, l’humidité et la température de cette galerie en feraient une merveilleuse cave à vin !

    Toujours à la recherche d’un bon prétexte pour organiser une fête au village, lesdits farfelus ont profité du 700e anniversaire de la Confédération, en 1991, pour y enterrer… 700 bouteilles.

    Dix ans plus tard, prétextant une autre fête du village pour les déterrer, on a constaté que le vin était impeccable : un nouveau patrimoine culturel immatériel venait de naître.

    La dernière «Ouverture» a eu lieu en 2017, et lorsque l’on demande aux organisateurs (Gränicher fils, Sauty fils, Hugi fille et quelques autres) pourquoi ils ont choisi ce 20 avril pour la 5ème édition, ils répondent qu’ils voulaient éviter l’année de la Fête de l’Épouvantail (2025), se faufiler entre les froids de l’hiver et les travaux de la vigne, et puis surtout, qu’ils commençaient à avoir sacrément soif.

    Alors voilà, demain, on redécoupera le bitume du trottoir, on creusera la terre à la pelle mécanique, on soulèvera une plaque métallique pour accéder à la galerie. On y installera des lumières et chacun pourra y descendre, de préférence avec des habits de semaine, pour visiter les entrailles du villages et confier à la terre de nouveaux millésimes.

    En surface, on ne fera que l’essentiel – une fête au village, avec des concerts, des saucisses et du vin – mais on n’est jamais à l’abri de surprises (il semblerait qu’un Gränicher soit par exemple « tombé » dans la fontaine lors de la dernière édition) ; une chose est sûre, on déterrera une fois encore du vin de garde, c’est-à-dire : du vin qui tient la route.

  • Un petit pas pour les paysans mais…

    420111182_10163709737472468_1205494963491579958_n.jpgUn escabeau pliable, une clé de 10 et un tournevis plat. Ils l’ont fait en plein jour, pour provoquer le dialogue… et montrer que si cet acte est (un peu) illégal, il est 100% légitime.

    Ils l’ont fait ensemble, un paysan et sa fille, celle qui va «reprendre» : ils ont suspendu les vieux souliers du grand-père sur un panneau retourné. Et puis, ils ont pris une photo pour alimenter le groupe Facebook «Révolte agricole suisse»… même si l’employé communal remettra bientôt le panneau à l’endroit («ça fait quand même chenil»).

    Certes, pas l’ombre d’un tas de fumier devant le Palais fédéral, pas d’opérations coup-de-poing dans les Migros, les Coop. Une trentaine de tracteurs à Plainpalais samedi dernier, un seul véhicule à la Riponne mercredi matin. Et toujours pas de manifestation à Berne.

    Capture d’écran 2024-02-13 à 09.39.59.pngAlors on rit de cette «révolte à la Suisse» en couverture du dernier Vigousse et dans l’émission 52 Minutes. On se moque de lUnion suisse des paysans, héroïque, qui publie une pétition… en ligne (qui aura l’effet de toutes les pétitions en ligne : aucun). Et ces parlementaires soudain tellement solidaires… qui ont pourtant validé tous les accords de libre-échange et n’ont jamais osé bousculer la grande distribution.

    Ces derniers mois, chaque fois que je demandais à des paysans pourquoi ils ne se révoltaient pas plus, ils me répondaient : on n’a pas le temps ! Il y a évidemment d’autres raisons. Il est difficile de sen prendre à ceux qui achètent leurs produits, même à très bas prix ; les dernières grèves du lait n’ont rien donné ; les blocages ne font pas partie de notre culture ; et peut-être qu’il existe aussi un manque de solidarité dans la profession, une tendance à la victimisation passive, à l’intériorisation de cette colère…

    C’est pour cela que ces quelques panneaux retournés font du bien. C’est peu de chose, mais assez pour faire naître des discussions. On va interroger le voisin paysan. On en parle au boulot, au bistrot. Les journaux ne parlent plus uniquement de micro-coopératives écoresponsables, ils se passionnent pour lagriculture majoritaire, ils donnent enfin la paroles à des gens du métier.

    Je me souviens dune phrase de l’ancien aumônier des paysans, Pierre-André Schütz : «Ceux qui ne savent pas se répandre (en paroles) sont de bons candidats pour se pendre».

    Par ces panneaux retournés, le monde paysan – asphyxié par la paperasse, les coûts de production, le manque de considération – fait entendre sa voix. Tant mieux. Il semblerait même qu’une partie de la population éprouve un début de sentiment de reconnaissance : on a besoin de vous… vous êtes utiles… on est avec vous.

  • Vers un revenu de transition écologique ?

    Ce mardi, participant à une table ronde sur le réchauffement climatique, j’ai pu rencontrer Sophie Swaton, l’initiatrice de ce revenu innovant.

    La table ronde avait lieu au dernier étage de l’Organisation météorologique mondiale, à Genève. Ciel maussade et pluies diluviennes : le cadre idéal pour évoquer le réchauffement.

    L’événement réunissait des spécialistes des glaciers, des technologies, de l’urbanisme, du GIEC... et puis une femme lumineuse. Pas question chez elle de peurs, d’effondrement imminent. Elle souhaitait agir à l’échelle des communes, partager nos imaginaires, viser le bien-être, rendre la transition désirable. La philosophe et économiste Sophie Swaton, enseignante à l'Université de Lausanne, est la conceptrice du revenu de transition écologique (RTE).

    Lorsque je suis allé en France présenter Faire paysan, mon livre portant sur l’agriculture, on m’a souvent demandé ce que je pensais du RTE. J’étais surpris, considérant ce concept comme purement théorique… et peu connu : son instigatrice vit au bord du Léman depuis une vingtaine d’années. En vérité, le RTE se pratique déjà dans une dizaine de régions de France.

    Le RTE ? C’est un outil mi-social, mi-écologique. «La question n’est plus de choisir entre fin du mois et fin du monde.» Selon Sophie Swaton, la transition écologique est l’opportunité de créer des emplois : des activités qui ne rentrent pas dans les critères de l’économie classique.

    Vous le constatez autour de vous : les initiateurs de petits projets qui œuvrent pour la transition sont souvent épuisés, presque tous fauchés, au bord du découragement. Le RTE assurerait un petit revenu le temps nécessaire à la pérennisation de l’entreprise. «Si notre société ne manque pas d’emplois, elle manque de postes rémunérés qui font sens», pense la philosophe-économiste.

    En Suisse romande, le RTE est en phase de test à Meyrin. On y réfléchit à Genève et dans le Jura. Dans le canton de Vaud, un premier essai est sur le point de voir le jour.

    Et dans ma ville, à Morges ?

    Imaginez le potentiel. Des jeunes qui rêvent d’un retour à la terre, mais n’ont ni terrain, ni mise de départ, sont encadrés pour lancer une entreprise de micro-maraîchage ; d’autres s’affairent à distribuer la production dans des EMS, des crèches. Des bénéficiaires de l’aide sociale (5% de la population vaudoise) proposent un projet qui fait enfin sens pour eux, et sont encadrés pour le réaliser. Des professionnels se réorientent et ouvrent une structure de réparation d’appareils électroniques, une alternative pour se passer des multinationales de fast fashion, un service de cyclo-coursiers, un…

    Chiche ?

  • Des élus, un climat, une agriculture

    L’écriture est une pratique solitaire, une pause dans la frénésie sociale. Et puis parfois, la littérature provoque des rencontres improbables.

    Le 10 octobre, j’étais invité par des associations engagées pour le climat à partager une soupe à la courge avec des députés sur l’esplanade du Château, à Lausanne. Il y avait une grande majorité de socialistes, de Verts… mais aucun élus PLR ou UDC.

    Le climat (la fin possible de l’Humanité), un thème de gauche ?

    Et puis quelques jours plus tard, toujours un mardi à la pause de midi, j’étais convié à la buvette du Grand Conseil pour présenter mon livre Faire paysan devant le Groupe agricole: 60 députés aux deux-tiers PLR-UDC… et une seule socialiste.

    L’agriculture (trois repas quotidiens), un thème de droite ?

    La présidente du Groupe agricole, Laurence Cretegny, ouvre la séance. Pour accompagner la salade mêlée, on sert un excellent chasselas de Maurice Neyroud. Le patron de l’agriculture vaudoise, Dominique Brand, présente des slides Powerpoint : 42% des exploitations laitières ont disparu en dix ans, etc.

    Alors que l’on sert les lasagnes de bœuf, la Conseillère d’État Valérie Dittli évoque l’accompagnement de l’agriculture face au changement climatique. Des Verts réagissent, interrogent le terme «bassin de rétention d’eau», craignent l’exemple des mégabassines en France. «Rien de cela en Suisse», les rassure Dominique Brand («il faut faire très attention à l’usage des mots», me souffle-t-il).

    Et puis c’est à mon tour. À l’heure du bavarois aux pommes, je profite de l’accalmie digestive. Il est question du dialogue possible entre des terriens qui ont tellement envie de raconter leur métier et des citadins de plus en plus curieux des questions agricoles. De l’importance de notions comme la dignité, la fierté ou la reconnaissance pour essayer de saisir le monde paysan. J’ose quelques questions.

    Que se passe-t-il dans la tête de celle ou celui qui doit rompre une longue lignée agricole ? Pourquoi ne voit-on plus de manifestations paysannes ? Pourquoi, malgré la surreprésentation des terriens dans les parlements, on continue de signer des traités de libre-échange insensés ? Pourquoi un duopole Coop-Migros sans garde-fou ? Pourquoi si peu d’aliments locaux dans les crèches et les EMS ? Pourquoi si peu de sensibilisation au terroir et au goût dans les écoles ?

    Plutôt qu’avec des réponses, je sortirai de ces deux invitations avec un timide espoir que nos députés appliquent la recette de la démocratie suisse – la recherche de consensus –, s’engagent pour le bien commun, sans égards pour leur couleur politique.

  • Cenosillicaphobie

    Il est des mots qui facilitent la vie. Voyez plutôt.

    Vous vous réveillez. Votre premier réflexe est de scroller sur votre téléphone, et on vous le reproche. La faute à votre «nomophobie» (peur d'être séparé de son smartphone). Vous maquiller? Vous raser? Pas besoin, il suffit d’apprendre un mot : «cataptophobie» (peur des miroirs). Vous mangez vos tartines, votre partenaire vous propose un fruit, semblant ignorer votre «carpophobie» (peur des fruits). Mais lorsque cette même personne vous fait remarquer que c’est son anniversaire – ouïe – et qu’une fleur eût été… vous glissez le mot «antophobie» (peur des fleurs), ajoutez «gamétophobie» (peur du mariage), «tocophobie» (peur de l’enfantement), et malgré votre «anuptaphobie» (peur de rester célibataire), courageusement, vous filez.

    Même pour un étage, vous prenez l’ascenseur ; «climacophobie» (peur des escaliers). S’il pleuvait, vous retourneriez illico au lit ; «ombrophobie» (peur de la pluie). Il fait beau, vous êtes un fervent défenseur de la mobilité douce, mais on vous a hélas diagnostiqué une rarissime «basophobie» (peur de la marche). On vous refuse également le train ­– «sidérodromophobie» (peur du rail) – et le métro – «stasophobie» (peur de rester debout). Ne reste que la voiture.

    Vous arrivez au travail, en retard, comme il se doit ; «chronomentrophobie» (peur des horloges). Si les dossiers demandés ne sont pas finalisés, c’est à cause de cette satanée phobie administrative. Ce pourrait être pire, l’entreprise est saturée d’«ergophobes» (peur du travail) et de «kopophobes» (peur de la fatigue).

    Pour le repas de midi, vous déclinez l’invitation à la cafétéria ; les collègues connaissent la gravité de votre «géniophobie» (peur du bavardage).

    Vous faites donc encore quelques heures de bureau, pas trop, vous devez être parti avant quatre heures, à cause de votre «tétraphobie» (peur du chiffre 4) : juste le temps d’anticiper les activités du week-end. Hélas pas moyen de débourser 160 francs pour deux places au Cirque Knie, vous êtes «coulrophobe» (peur des clowns). Pas moyen non plus de rejoindre les parents – «syngénésophobie» (phobie de la famille) –, pire, les beaux-parents – «penthéraphobie» (peur des belles-mères).

    Vous serez condamné à fêter avec les amis, de préférence toute la nuit, puisque vous êtes «photophobe» (peur de la lumière du jour). Heureusement, vous n’êtes pas «méthyphobe»  (peur de perdre le contrôle en buvant de l'alcool). Vous remerciez déjà celles et ceux qui sauront prévenir votre «cenosillicaphobie» (peur du verre vide).

  • Battez-vous comme des femmes

    On est le mercredi 14 juin, mon amoureuse et nos filles manifestent dans les rues de Lausanne, pendant que j’écris cela.

    Je les imagine, Place Sainte-Françoise, de l’excitation dans les yeux. Énergie collective. Des féministes de la première heure, des gymnasiennes, dispensées d’examens cet après-midi, par décret cantonal. Des hommes.

    La situation, on la connaît. Revenus moyens inférieurs de 43%, rentes AVS 35% moindres, discriminations, harcèlement, travaux non rémunérés, féminicides bihebdomadaires en Suisse…

    Mon amoureuse leur raconte ses souvenirs du 14 juin 2019 – 50'000 femmes ! –, la chair de poule, la sororité. «Nous ne sommes pas hystériques, nous sommes historiques !» L’aînée lit à haute voix les slogans. «Le mâle est fait !» La cadette raconte qu’un camarade l’a poussée à la récré pour lui prendre son ballon. «Protégez vos filles, éduquez vos fils!»

    Nos filles, elles le vivent déjà, en modèle réduit, sur la place de jeux : les petits mecs ne sont déjà plus des parangons de coopération, d’écoute, de solidarité.

    Et ensuite ? Pourront-elles s’habiller comme elles le souhaitent ? Pourront-elles voyager seule ? Leur consentement sera-t-il respecté ? Éviteront-elles les partenaires toxiques ? Les laissera-ton exercer le métier de leur rêve ?

    Ces dernières semaines, on a entendu des grincheux s’emporter contre «ces féministes qui vont trop loin», qui mélangent tout, anticapitalisme, wokisme et LGBTQIA+.

    Je me souviens.

    Mon père, du haut de ses 17 ans, a évité de peu la votation de 1959, où les hommes ont une dernière fois refusé le suffrage féminin. En 1971, ma mère a enfin obtenu le droit de vote, à l’âge de 21 ans. Le congé maternité n’a vu le jour qu’en 2005 (et les filles étaient déjà nées quand un tout petit congé paternité a été accordé en 2021)… Toutes ces avancées n’ont vu le jour que grâce à des femmes qui, justement, allaient «trop loin» !

    Elles manifestent à Lausanne. J’écris à la maison. C’est mon problème. Je ne suis pas fan des manifs. Je n’aime pas chanter les slogans. Et l’impression de masse m’oppresse. Alors j’essaie de faire autrement. J’ai lu dernièrement Cher connard de Virginie Despentes, et puis La paix des ruches de la vaudoise Alice Rivaz, un livre publié peu avant Le deuxième sexe de Simone de Beauvoir ; la première phrase a dû faire grincer pas mal de dents en 1947: «Je crois que je n’aime plus mon mari.»

    Et moi ? En quoi mon éducation et ma culture font encore de moi un produit du vieux monde patriarcal ? Comment gratter ces restes de crasse phallocrate ?

    Pour cela, je peux compter au quotidien sur les «ajustements» de mon amoureuse, heureusement et véritablement féministe.

  • L’émerveillement au quotidien

    Puisque demain, c'est Vendredi saint, je me permets d’évoquer ici un prêtre original, visionnaire, celui qu’on surnommait le «François d'Assise lausannois», un certain Maurice Zundel.

    La semaine dernière, un ami m’a apporté son nouveau livre. Cet ami était pasteur à la paroisse de Saint-Livres et Yens dans les années 80, puis aumônier au gymnase de Morges dans les années 90 ; c’est là que je l’ai connu (on l’appelait «Virgule»), et c’est grâce à lui, Virgile Rochat, qu’on fut nombreux à découvrir l’Afrique à 17 ans.

    On boit d’abord un café, puis un verre de blanc, parce que quand même. Son sévère col roulé noir est vite contredit par un rire pétillant, le rire d’un enfant… aujourd’hui à la retraite.

    On parle de son premier ouvrage, sur la crise des paroisses, Les absents ont-ils toujours tort? (1993). Puis du deuxième, plus alarmiste, Le temps presse! (2012). Aujourd’hui, il lâche simplement qu’il a «mal à toutes ces églises vides».

    Il m’offre son dernier livre, S’émerveiller, coécrit avec Marc Donzé, éminent prêtre catholique (beau geste), qui vient de paraître aux incontournables éditions Cabédita, à Bière. L’ouvrage parle d’un homme que je ne connaissait pas.

    Décédé il y a bientôt 50 ans, Maurice Zundel a consacré ses trente dernière années à la paroisse d’Ouchy, dans un relatif anonymat. Ses textes sont désormais lu dans le monde entier ; on lui consacre des biographies, des conférences, des séminaires. C’est que ce prédicateur enflammé – qui savait remplir les églises – était autant l’ami du pape Paul VI que des clochards et marginaux lausannois. Intègre, généreux, sans compromis. Il a passé des années en Égypte, au Liban, respectait l’Islam et toutes les confessions chrétiennes (sa grand-mère était protestante). Il aimait dire : «Ne parlez pas trop de Dieu, vous risquez de l’abîmer.»

    J’ai ouvert et dévoré S’émerveiller avec autant de joie qu’un œuf en chocolat.

    On s’émerveille devant un paysage, une œuvre d’art, l’amour, un enfant ; voilà, selon Zundel, le commencement de tout itinéraire spirituel ; c’est une libération qui vient de l’intérieur, une expérience extatique, un allégement, un détachement ; le temps s’arrête ; on fait le vide, on devient pleinement humain ; on gagne en jeunesse, en tonus ; on «s’étonne» (littéralement : on est frappé par le tonnerre) ; on porte une vraie attention à ce qui nous entoure ; la plupart du temps, on le fait en silence

    silence qui manque tant

    silence qui écoute

    tiens, les hirondelles sont de retour…

    Maurice Zundel correspondait avec Albert Einstein, qu’il aimait citer: «Celui qui a perdu la faculté de s’émerveiller est comme frappé de mort.»